La chute brutale des prix du pétrole en 2014 a contraint les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) à réformer leur économie et à repenser leur contrat social. Bien que certains pays aient déjà mis en place de vastes réformes et réduit leur dépendance au pétrole, le rythme des réformes et les efforts de diversification varient toutefois d'un pays à l'autre.

Grandes lignes

  • L'effondrement des cours du pétrole en 2014 a fait l'effet d'un grand choc pour l'ensemble des pays du CCG.
  • Leurs performances économiques, contrastées, ont été dépendantes de la façon dont ils y ont fait face.
  • L'essor des recettes pétrolières avait conduit à un accroissement des dépenses publiques, ce qui a été difficile à ajuster lorsque les cours du pétrole se sont effondrés.
  • Oman et Bahreïn, en particulier, ont fournis de nombreux efforts pour mettre en œuvre des mesures d’assainissement budgétaire.
  • Dans tous les pays, l’assainissement budgétaire est principalement passé par une réduction des dépenses. La génération de recettes reste limitée.
  • La diversification de l'économie n’en est qu’à ses débuts dans la plupart des pays et elle s'apparente à un processus au long cours.
  • Le rythme des réformes se maintiendra-t-il si la récente hausse des prix du pétrole persiste.
  • Des tensions régionales sont apparues et, avec le boycott du Qatar, ont conduit à une scission au sein des pays du CCG.

Introduction

Le Conseil de Coopération du Golfe réunit les six pays exportateurs de pétrole suivants : Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite et Émirats arabes unis (E.A.U.). En 1981, ces pays ont formé une union politique et économique intergouvernementale dans la région, visant à élargir les liens économiques entre ses membres. En 2008, un marché commun a été lancé et des discussions sur l'introduction d'une monnaie unique ont démarré.

Ces six pays présentent des similitudes au niveau de leur économie et dans leur mode de gouvernement. Néanmoins, les différences se sont accentuées avec le temps, plus particulièrement depuis l'effondrement des cours pétroliers en 2014, lequel a eu un retentissement négatif fort sur l’économie et sur la dette extérieure et la dette publique de ces pays. Alors que le Qatar et les Émirats arabes unis ont relativement bien fait face à la baisse des cours du pétrole, Oman et Bahreïn ont dû fournir de nombreux efforts pour mettre en place un vaste programme d’assainissement budgétaire.

Actuellement, nous assistons à une montée des tensions régionales dans la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord (MOAN), l'embargo sur le Qatar ayant conduit à une scission au sein du CCG.

Cet article présente une vue d'ensemble de la situation économique dans les pays du CCG, proposant un gros plan sur les finances publiques depuis l'envolée des cours du pétrole en 2009, et mettant en lumière les enjeux actuels auxquels les pays de la région sont confrontés.

Expansion des recettes pétrolières suivie d'une récession

Le rapide redressement des cours du pétrole (après leur chute prononcée en 2008) a eu un impact positif important sur le solde budgétaire et le solde extérieur de l'ensemble des six pays. Les niveaux des cours du pétrole sont restés élevés jusqu'à la fin 2014, date à laquelle ils se sont effondrés (dans cet article, nous désignons la période située entre 2009 et fin 2014 comme le « boom des cours pétrolier »). Au cours de la période comprise entre mi-2009 et fin 2014, ils avaient atteint en moyenne 95,3 USD par baril, avant de chuter et s’établir, depuis lors, en moyenne à 50,3 USD, comme indiqué au graphique 1. Bien que les cours du pétrole aient recommencé à monter en mai 2018, il reste à voir si la hausse se maintiendra.


Les prix élevés du pétrole avaient entrainé un excédent du compte des transactions courantes ainsi qu’un excédent budgétaire important.

Le graphique 2 montre l’augmentation d'environ 50 % des recettes publiques au cours de la période du boom des cours pétroliers par rapport à 2006. La hausse des recettes publiques a cependant également conduit à l'augmentation régulière des dépenses publiques, car la plupart des pays ont utilisé la manne des cours du pétrole pour étendre leur système de protection sociale, multiplier les emplois publics et lancer des projets d'investissement de grande envergure. En outre, les dépenses publiques ont augmenté en raison de la forte croissance démographique de la région.
 

Deux facteurs sous-jacents importants ont joué un rôle dans la hausse des dépenses publiques ; la crainte d'un effet de contagion du Printemps arabe de 2011, et le manque de cadre budgétaire à moyen et long terme. Alors que Bahreïn a été le seul membre du CCG où sont apparus des mouvements de contestation à grande échelle, les rois et émirs des autres pays du CCG craignaient de toute évidence que ces protestations ne s'étendent à leur pays. Par conséquent, la plupart a réagi en augmentant les transferts en faveur des populations. Ce second élément tient au fait que quasiment aucun gouvernement des pays du CCG ne disposait d'un cadre budgétaire à moyen et long terme lors du boom des cours pétroliers. Les dépenses s'effectuaient principalement sur une base annuelle, sans tenir compte d'objectifs pluriannuels. Bilan : la taille des pouvoirs publics dans l'économie s'est considérablement agrandie dans la plupart des pays du CCG lors du boom des cours pétroliers.

Malgré cet accroissement des dépenses publiques lors du boom des cours pétroliers, les excédents publics sont néanmoins restés conséquents dans la plupart de ces pays. Ils ont servi à faire croître les fonds d'investissement souverain et les réserves de change détenues par la banque centrale. Lors du boom des cours pétroliers, principalement le Qatar, les Émirats arabes unis et le Koweït avaient fortement élargi leurs actifs détenus au sein de leurs fonds d'investissement souverain. Ce fut également le cas d'Oman, dans une moindre mesure. L'Arabie saoudite a majoritairement développé ses réserves de change. Bahreïn n'a pas enregistré d'excédent budgétaire pendant le boom des cours pétroliers car la hausse de ses dépenses publiques a largement compensé celle de ses recettes. Les mouvements de contestation du Printemps arabe qui ont éclaté à Bahreïn et la répression qui s'en est suivie ont joué un rôle à cet égard.

Naturellement, le boom des cours pétroliers a également conduit à d'importants excédents de la balance courante. L'excédent global de la balance courante a atteint son maximum en 2012 (390 milliards USD). Au cours de la même période, les importations, tirées par de vastes programmes d'investissements publics, ont aussi fortement augmenté. En Arabie saoudite, par exemple, le total des paiements courants a augmenté d'environ 10 % par an au cours de la période 2010-2014, principalement porté par la forte hausse des importations de marchandises.

Lorsque le prix du pétrole s'est effondré fin 2014, le choc a été immense pour l'ensemble des économies du CCG. Le total des recettes publiques du CCG a chuté de près de 35 % en 2015 et le vaste excédent budgétaire s'est transformé en un déficit de 33,86 milliards USD.

Afin de financer ce vaste déficit, la plupart des pays ont d'abord puisé dans leurs sources intérieures en 2015. Ils ont utilisé leurs réserves de change, retiré des dépôts auprès de banques locales et émis des obligations locales. En 2016, les financements étaient majoritairement issus de sources externes. L'Arabie saoudite, par exemple, a fait son entrée sur les marchés obligataires internationaux pour la première fois, en octobre 2016 avec la collecte de 17,5 milliards USD. Jusqu'alors, ces pays avaient essentiellement compté sur leurs réserves. Tous les autres pays du CCG ont également émis des obligations internationales. En outre, Oman a, par exemple, négocié des prêts avec la Chine, principal acheteur de ses exportations de pétrole.

Mixité des réponses politiques à l'effondrement des cours du pétrole

L'effondrement du prix du pétrole a contraint les économies à repenser leur modèle économique et les a forcées à mettre en place d'importantes mesures d’assainissement budgétaire. Dans la plupart des pays, la diversification figurait, une nouvelle fois, parmi les priorités. Néanmoins, de grandes différences ont été observées dans les réponses apportées face à la baisse des prix du pétrole.

Au Qatar et dans les Émirats arabes unis, le gouvernement a mis en œuvre un important programme d’assainissement budgétaire. Ce programme a limité les déficits publics après l'effondrement des prix du pétrole à moins de 4 % du PIB. Comparés aux autres pays du CCG, ces deux pays étaient mieux placés pour gérer l'effondrement des prix du pétrole parce que leur économie était relativement plus diversifiée et qu’ils s'étaient constitués d'importantes réserves. Les Émirats arabes unis ont, par exemple, en partie utilisé les actifs détenus au sein de leurs fonds d'investissement souverain pour financer leur déficit budgétaire.

Oman et Bahreïn s'en sont nettement moins bien sortis face au recul des cours du pétrole du fait de la passivité de leur gouvernement face à la baisse des cours du pétrole. Oman n'avait enregistré qu'un modeste excédent budgétaire pendant le boom des cours pétroliers, ce qui s'est traduit par un large déficit lorsque le prix du pétrole a plongé. Ce déficit a culminé en 2016 en atteignant 22,4 % du PIB. La situation à Bahreïn est similaire : le gouvernement a enregistré un déficit pendant le boom des cours pétroliers, qui s'est transformé en un déficit à deux chiffres lorsque les cours ont dégringolé.

En Arabie saoudite, un long délai a été observé avant d’obtenir une réponse politique. Alors que les autorités sont initialement restées impassibles et ont essentiellement misé sur leurs réserves de change pour financer leur double déficit, l’Arabie saoudite a élaboré une stratégie claire en 2016 sous l'impulsion du prince héritier nouvellement désigné, Muhammad Bin Salman (M.B.S.).

Dans tous les pays, cela a conduit à un creusement des niveaux de la dette publique et de la dette extérieure. Cela a été particulièrement le cas à Bahreïn, ce pays n'ayant pas pris la peine de constituer des réserves. Le déficit budgétaire s'y est élevé à 18,4 % du PIB en 2015 et il était encore de 13,2 % en 2017. Le ratio dette publique/PIB a été plus que doublé entre fin 2014 (44 %) et fin 2017 (90 %). Au cours des prochaines années, la dette publique devrait encore augmenter jusque 111 % du PIB d'ici fin 2020.

Du fait de la détérioration des finances publiques et de l'accumulation de la dette extérieure, tous les pays du CCG ont été dégradés d’au moins un cran dans le classement du risque politique à moyen et long terme depuis la baisse des prix du pétrole (cf. graphique 3). Oman a cependant été rétrogradé de trois crans depuis lors (une fois tous les ans depuis 2015) et Bahreïn avait reculé de deux crans en 2016.

L’assainissement budgétaire dans les pays du CCG a été principalement mis en œuvre par des réductions de dépenses alors que la génération des recettes a été modeste. Par conséquent, l'effort d’assainissement en cours est similaire aux précédents épisodes d’assainissement dans la région, durant les années 1980 et 1990, au sens où ils ont toujours été axés sur la réduction des dépenses publiques et moins sur les recettes publiques. L'une des principales raisons de cet état de fait tient au sous-développement du système fiscal et à l'étroitesse de l'assiette d'imposition qui ont rendu difficile toute hausse des recettes fiscales. Ces deux facteurs durent aujourd'hui encore (dans une moindre mesure).

Dans tous les pays du CCG, une certaine forme de gel des salaires et de l'emploi des fonctionnaires a été mise en place. Tous les pays ont réduit leurs subventions énergétiques, mais seuls les Émirats arabes unis les ont totalement éliminées. On a également assisté à un impact sur les investissements publics dans la région, un grand nombre de projets jugés moins prioritaires ayant été mis en suspens. Côté recettes, les mesures ont été plus limitées. La décision d'introduire une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) à l'échelle des pays du CCG a marqué une évolution positive. Cette taxe de 5 % devrait s'appliquer dans tous les pays du CCG. L'Arabie saoudite et les E.A.U. ont été les premiers à appliquer cette TVA en janvier 2018 ; les autres pays devraient suivre d'ici début 2019. Néanmoins, alors que cette taxe marque une évolution majeure dans une région qui entretient une relation étonnante avec la fiscalité, cette TVA s'accompagne de nombreuses lacunes et exceptions qui risquent de limiter la perception de recettes fiscales générées par la mesure. La décision de privatiser un certain nombre d'entreprises publiques fait partie des autres mesures ayant permis de dégager des recettes budgétaires. Cette mesure est particulièrement d'actualité en Arabie saoudite, qui prévoit de vendre ses participations dans de nombreuses entreprises d'État, dont la société pétrolière publique Aramco.

En raison de la taille importante du secteur public dans les pays du CCG et de leur mainmise sur l'économie, l’assainissement budgétaire a eu un effet plus puissant sur la croissance du PIB que dans d'autres pays. Cela vient du fait que la croissance économique en général, mais surtout la croissance hors activité pétrolière est plus fortement corrélée aux dépenses publiques que dans d'autres pays. Si la croissance était d'environ 5 % pendant le boom pétrolier, elle a été réduite à moins de sa moitié, 2,2 %, entre 2015 et 2017. Oman et Bahreïn n'ont connu qu’un léger recul de la croissance, ces deux pays n'ayant mis en œuvre un processus d’assainissement budgétaire que très limité.

La diversification et les nouvelles réformes prendront du temps

Bien que la diversification soit une nouvelle fois à l’ordre du jour, il faudra encore beaucoup de temps avant que la diversification et les réformes n’entraînent des changements structurels dans l'économie régionale et ne conduisent à d'importantes sources de recettes alternatives dans les six pays concernés.

Lorsque l'on évalue la part des revenus publics qui provient des recettes des hydrocarbures, on observe qu'à Bahreïn, au Koweït, à Oman et en Arabie saoudite, cette part a représenté plus de 80 % du total des recettes publiques pendant le boom pétrolier (cf. graphique 5). Au cours des trois dernières années, elle représentait encore 65 % du total des recettes, ce qui montre que le développement de sources de recettes alternatives a encore du chemin à parcourir. Les Émirats arabes unis et surtout le Qatar s'en sont mieux tirés à cet égard. Lors du boom des cours pétroliers, les recettes des hydrocarbures ont respectivement représenté en moyenne 72 % et 60 % de leurs recettes publiques. Ce chiffre est tombé à une moyenne de 50 % pour les E.A.U. et à 40 % pour le Qatar au cours des trois années qui ont suivi le boom des cours pétroliers.

Lorsque l'on s'intéresse aux recettes de la balance courante, on observe que même avec un prix du pétrole inférieur, la part des recettes provenant des hydrocarbures représente environ 60 % du total des recettes des exportations pour le Koweït, Oman, le Qatar et l'Arabie saoudite. Seuls Bahreïn et les E.A.U. font mieux à cet égard : le pétrole et le gaz représentent respectivement 15 % et 32 % du total des recettes de leur balance courante. Pour les quatre premiers pays, cela montre que le pétrole continuera d'être le principal moteur de la balance extérieure dans les années à venir. Le fait que les revenus pétroliers représentent une grande part des revenus budgétaires à Bahreïn, mais uniquement une petite part des recettes de sa balance courante, s'explique par la taille relativement restreinte du gouvernement dans ce pays. À cet égard, le pays fait figure d'exception comparé aux autres pays du CCG. La diversification relative de Bahreïn ne conduit néanmoins actuellement pas à d'importantes recettes budgétaires non pétrolières.

Une nouvelle question se pose quant à savoir sur quels secteurs ces pays concentreront leurs efforts dans leur démarche visant à diversifier leur économie. Le Qatar et les E.A.U., les deux États qui enregistrent les meilleurs résultats en termes de diversification, y sont parvenus en investissant massivement dans les infrastructures. Ces deux pays ont fortement élargi leurs capacités portuaires, ce qui a conféré le statut de grande plateforme commerciale régionale aux E.A.U. Le Qatar a également lourdement investi dans ce domaine et a élargi son secteur bancaire, ce que Bahreïn a très bien réussi à faire avec son statut d'État offshore. Bahreïn, le Qatar et les E.A.U. s'efforcent tous trois d'accroître leur secteur tertiaire. Déjà avant le boom des cours pétroliers, le secteur de la chimie, qui utilise du pétrole et du gaz comme ressources principales, était l'un des principaux secteurs alternatifs développés en Arabie saoudite, comme expliqué en mars. Etant donné que les hydrocarbures sont encore la ressource principale, le prix des exportations reste fortement corrélé à celui du pétrole, et de ce fait les recettes ainsi générées restent tributaires du cours du pétrole. Le prince héritier d'Arabie saoudite prévoit, avec son récent plan de diversification, de donner la priorité au secteur tertiaire, d'élargir le secteur minier, de faire croître le tourisme et de développer le secteur des loisirs sur le plan intérieur, inexistant à ce jour. Oman a également fait savoir qu'il entend développer son secteur touristique et élargir son secteur minier. La question est de savoir si ces secteurs réussiront à générer des recettes à l'exportation en quantité suffisante pour réduire l'importance du pétrole dans ces pays en question.

L'un des axes prioritaires des prochaines réformes devra être le rééquilibrage du rôle de l'État dans l'économie, à la fois en tant qu'employeur que fournisseur de services. Actuellement, la situation est telle que, dans la plupart des pays, la population s'efforce d'obtenir des postes dans la fonction publique étant donné qu’ils sont mieux rémunérés et que les conditions de travail y sont plus favorables que dans le secteur privé. Résultat : la population est moins désireuse de travailler dans le secteur privé, ce qui se traduit par le fait que, bien souvent, les fonctionnaires sont des ressortissants nationaux alors que la plupart des salariés du secteur privé viennent de l’étranger. En Arabie saoudite, par exemple, les deux tiers de la population travaillent dans le secteur public. Les salaires y sont en moyenne supérieurs de 150 % par rapport à ceux du secteur privé. Dans les autres pays du CCG, selon les estimations du FMI, cet excédent serait encore plus marqué (245 % au Koweït, 229 % à Bahreïn). De surcroît, les emplois dans la fonction publique servent souvent d’instrument pour le gouvernement afin de limiter le chômage dans des régions pénalisées par des taux de chômage élevés, une politique qui se révèle inefficace dans la pratique. En effet, la région en question dépense une part disproportionnée de ses recettes publiques en émoluments versés aux fonctionnaires, tandis qu'en parallèle, la qualité de ses services publics, tels que la santé et l'enseignement, reste nettement inférieure à celle de ses pays pairs.

Pression sur le contrat social

L'un des problèmes cruciaux pour la région du CCG consistera à savoir comment équilibrer ces réformes sans déclencher de mouvements de protestation au sein de la population. Jusqu'à présent, la situation politique se caractérisait par des libertés politiques restreintes mais dans un État-providence prospère qui opère d’importants transferts et presque aucune imposition. La réforme de ce « contrat social » risque de susciter des protestations, notamment au Koweït, à Oman et en Arabie saoudite. L’entreprise est risquée, d’autant plus que plusieurs de ces pays doivent déjà faire face à un certain mécontentement face à un chômage souvent élevé chez les jeunes, à la corruption et à l'absence de libertés sociales et politiques.

À Oman, on remarque que même si les réformes ont été très limitées, elles ont déjà donné lieu à des protestations, qui se sont également polarisées sur le taux élevé de chômage et la frustration face à la corruption qui sévit dans le pays. Cette grogne inquiète le gouvernement, d’autant plus que le pays devra affronter sous peu une transition à sa tête. Par conséquent, le risque que le gouvernement ralentisse une nouvelle fois le rythme, déjà lent, des réformes, voire qu'il le reporte à nouveau, existe. Au Koweït, on observe également l’hésitation du gouvernement à introduire de vastes réformes, de sorte à ne pas déclencher de protestations. En outre, le gouvernement koweïtien doit faire face à un parlement dominé par des partis populistes critiques vis-à-vis d'un grand nombre des réformes envisagées. Il en résulte que les réformes qui finissent par aboutir sont lancées avec une prudence excessive. Ainsi, lorsque les prix de l'eau et de l'énergie ont été relevés en 2016, ces hausses de prix ne se sont appliquées qu'aux entreprises et aux étrangers. De plus, le gouvernement avait promis, dans le passé, de ne pas introduire d'impôts sur les particuliers.

Le risque est qu'après que le pays ait imposé des réformes et noté un regain d'opposition de la part de sa population, les dirigeants fassent marche arrière et n'imposent pas les réformes voulues. C'est par ailleurs ce qui s'est passé en avril 2017 en Arabie saoudite lorsque les allocations financières pour les fonctionnaires et les militaires ont été rétablies après avoir d’abord été fortement réduites en septembre 2016. Ces coupes avaient été largement impopulaires au sein de la population. Des appels à la mobilisation contestataire avaient même été lancés, une pratique très peu courante et interdite dans ce pays. Néanmoins, M.B.S. continue de s'engager en faveur du projet de réformes de l'économie saoudienne. Pour faciliter l'adoption de ces réformes par la population, il semble avoir choisi la voie de l’accroissement des libertés sociales qui étaient jusqu’alors fortement restreintes. Ainsi on devrait assister, dans ce contexte, à l’imposition de restrictions sur l’impopulaire police religieuse, à la matérialisation de la décision d'autoriser les femmes à conduire et d’autoriser les cinémas. Sa récente purge contre la corruption était également un moyen (en plus de consolider son emprise sur le pouvoir).de montrer à la population que ses réformes n'ont pas qu'un effet sur cette dernière, mais qu'il envisage également de faire face aux élites du pays.

Néanmoins, toutes les réformes mises en place dans les pays du CCG supposeront un subtil exercice d'équilibrage.

Un contexte commercial qui reste peu favorable

Outre les aspects déjà évoqués ci-dessus, tous les pays du CCG font face à un contexte commercial peu favorable. Celui-ci est imputable à différents facteurs, qui varient selon les pays.

En utilisant « l'indice de facilité de faire des affaires » de la Banque mondiale comme indicateur de mesure pour classer ces pays, on constate que les Émirats arabes unis obtiennent une note relativement satisfaisante (21e place au classement mondial) tandis que les autres pays se classent encore très loin (Bahreïn à la 66e place, Oman à la 71e place, le Qatar à la 83e place, l'Arabie saoudite à la 92e  place et le Koweït à la 96e place). À l'aune des sous-indicateurs de l'indice, on s’aperçoit (sans surprise) que tous les pays (à l'exception de l'Arabie saoudite) se classent très bien pour ce qui concerne le paiement des impôts. En revanche, ils enregistrent tous une mauvaise note pour l'obtention de prêts, le règlement de l'insolvabilité et les échanges transfrontaliers. L'exécution des contrats est également un problème dans la plupart des pays du CCG. En ce sens, la région est considérée comme un environnement commercial très difficile au regard de la collecte des dettes. Alors qu'un grand nombre de facteurs entrent ici en ligne de compte, la lenteur du fonctionnement et la complexité du cadre juridique dans la plupart des pays du CCG jouent un rôle fondamental, tout comme le manque d'indépendance des juges dans la plupart de ces pays.

Toutefois, à la lumière des récentes réformes qui ont été introduites, on observe que ces pays font des progrès pour améliorer leur environnement commercial. En 2017, une nouvelle loi sur la faillite, attendue depuis longtemps, a été introduite aux E.A.U. En plus de réviser la façon dont le pays a traité les faillites et de mettre davantage l'accent sur la restructuration précoce des entreprises en difficulté, la loi dépénalise les faillites. La pénalisation des faillites a, par le passé, mené à des situations où les hommes d'affaires tentaient de quitter le pays dès que leur entreprise était aux portes de la faillite.
Des réformes ont également été mise en place dans d’autres pays. Ainsi, l'Arabie saoudite a, par exemple, assoupli les limites sur la détention de valeurs locales et a adouci les règles d'accès des étrangers à ces titres. On relève en outre que ces pays apportent aux places boursières locales leur lot de règles, lesquelles sont alignées sur les normes internationales. Dans le cas de l'Arabie saoudite, cela a facilité son entrée à l'indice MSCI Emerging Market (après l’entrée du Qatar et des Émirats arabes unis en 2014), ce qui devrait conduire à une augmentation des investissements étrangers, principalement sous la forme d'investissements de portefeuille. Conscient de la nécessité d'attirer davantage d'investissements directs étrangers (IDE), le Koweït s'est doté d'une Autorité chargée de la promotion des investissements directs, qui sert à encourager les IDE dans le pays. De plus, le pays a rationalisé les procédures d'enregistrement et d'agrément applicables aux investisseurs. Il sera cependant difficile d'attirer les IDE sachant que le pays se classe dernier, parmi les pays du CCG, en termes d'environnement commercial selon la Banque mondiale.
Cet environnement commercial difficile est d'ailleurs l'une des raisons principales pour lesquelles Credendo a maintenu les pays du CCG dans la catégorie C dans son classement du risque commercial.

Accumulation de tensions géopolitiques

Les réformes mises en œuvre dans les pays du CCG arrivent à un moment où l'ensemble de la région est pénalisée par un regain de tensions géopolitiques provenant principalement des affrontements entre l'Arabie saoudite et l'Iran. Depuis qu'il a renforcé son pouvoir en Arabie saoudite, le prince héritier M.B.S. a fait s'écarter son pays de la politique étrangère prudente qui l'a caractérisé par le passé. Il a opté pour une voie nettement plus agressive, notamment vis-à-vis de l'Iran et a reçu sur ce point l'appui de l'Administration américaine, qui a choisi de collaborer bien plus étroitement avec le gouvernement saoudien que ce que n’avait fait l'Administration Obama, cette dernière n'ayant créé aucun lien privilégié avec le gouvernement saoudien. L'Iran et l'Arabie saoudite luttent pour une domination régionale, ce qui apparaît de façon évidente au Yémen, en Irak, en Syrie et au Liban (avec la tentative de démission du Premier ministre Hariri et le soutien de l'Iran au Hezbollah).

La scission au sein du CCG, depuis l'embargo sur le Qatar, est la conséquence directe de cette politique. L'embargo a débuté en juin 2017 lorsque trois membres du CCG (l’Arabie saoudite, les E.A.U. et Bahreïn), et l'Égypte, ont choisi de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar et d'empêcher toutes les connections terrestres, aériennes et maritimes. Ces pays accusent le Qatar de financer le terrorisme et de compromettre la sécurité de ses voisins. La raison sous-jacente est le soutien que le Qatar a apporté aux Frères musulmans et la qualité relativement bonne des relations qu'il entretient avec l'Iran. Alors que l'embargo se limite à un embargo budgétaire qui n'autorise, par exemple, pas l'importation de produits qataris, aucune interdiction générale de faire des affaires avec des sociétés qataries n’a été proclamée et les paiements entre les quatre pays et le Qatar ne sont pas suspendus. Bien que nous prévoyions que l'embargo aura des retombées sur la croissance et les finances publiques, il n'a actuellement aucun effet notable sur la croissance économique du Qatar, grâce au soutien des autorités. Nous ne percevons pour l’instant qu’une incidence sur la stratégie de diversification du pays, dans le sens où, comme indiqué précédemment, le Qatar a fortement développé son secteur des infrastructures et son secteur bancaire. Cependant, ces deux secteurs sont à présent coupés de leurs clients régionaux.

Il nous paraît peu probable que les tensions s'apaisent en 2018, nous nous attendons au contraire à d’autres intensifications.

Encore du chemin à parcourir

Comme évoqué précédemment, les pays du CCG ont mis en place d'importantes mesures d’assainissement budgétaire, ce qui a amélioré les équilibres budgétaires de la plupart des pays de la région. La balance régionale courante est à nouveau positive (excédent de 30 milliards USD en 2017), à la suite de coupes dans les dépenses d'équipement qui ont conduit à une réduction des importations, mais également en raison de l'augmentation récente des prix du pétrole.

Néanmoins, bien que les pays semblent pour la plupart plus engagés que jamais dans la diversification de leur économie, la poursuite du rythme des réformes reste indispensable. Ces réformes devront être imposées en veillant à ce que leur impact sur la croissance économique et sur l'emploi soit limité. Le Qatar, les E.A.U., l'Arabie saoudite et le Koweït disposent de ressources financières pour poursuivre leurs réformes à un rythme plus progressif, et par conséquent un léger redressement de la croissance est attendu dans ces pays en 2018. En outre, l’assainissement déjà mis en place a provoqué une baisse des prix de revient des ventes d’hydrocarbures, nécessaires pour garder  l’équilibre des finances publiques et des comptes courants. Les importants amortisseurs financiers permettent également à ces pays de supporter l'ancrage de leur monnaie à d’autres devises, ce qui reste pour eux un facteur de stabilité économique et financière important.

À Bahreïn et à Oman, la situation économique est plus critique. Bahreïn doit en effet réduire d’urgence son déficit public. La conjugaison entre une dette publique élevée, le manque de réformes structurelles, la persistance de larges déficits budgétaires et les importants besoins de refinancement dans les années à venir minent la crédibilité du gouvernement bahreïnien. En l'absence de réforme, le risque d’une crise de confiance existe. Compte tenu de la taille de son secteur bancaire, une perte de confiance serait désastreuse pour l'économie. Credendo ne prévoit actuellement pas une concrétisation de ce risque, et maintient le classement du risque politique à moyen et long terme  dans la catégorie 5/7, même si cette notation est sous pression. Le fait que Bahreïn reste marqué par des sorties de capitaux a mis sous pression les réserves de change du pays (qui ne couvrent actuellement que 1,4 mois d'importations) et, par voie de conséquence, l'ancrage de sa monnaie sur le dollar américain. Cette situation continue de peser sur les perspectives du risque politique à court terme du pays, actuellement classé en catégorie 3/7. Oman doit également réduire son déficit budgétaire, et, de surcroît, réformer son modèle économique afin de rendre son économie moins tributaire du pétrole. Dans cette optique précise, Oman devra mettre en place une réforme budgétaire approfondie de son modèle économique. Comparé à Bahreïn, Oman a beaucoup plus de chemin à parcourir en termes de diversification. Le classement du risque politique à moyen et long terme de ce dernier ayant été revu à la baisse (catégorie 5/7) en octobre 2017, aucune nouvelle dégradation de ce classement n'est attendue pour le moment. Néanmoins, le classement du risque politique à court terme (catégorie 2/7) reste sous pression. Dans l'éventualité où Bahreïn et Oman mettraient effectivement en place d'importantes mesures d'ajustements de leurs dépenses publiques, nous pensons que, bien que cela exerce des pressions sur la croissance, ces mesures contribueront à long terme à la soutenir.

La question majeure concernant les pays du CCG est la suivante : poursuivront-ils sur la lancée des réformes si le mécontentement populaire imputable à ces réformes devait s’intensifier ou si la récente hausse des prix du pétrole devait se maintenir? D’autant plus qu’un maintien des prix du pétrole à un niveau élevé pourrait amener les pays à revenir aux politiques d’avant chute étant donné que cela leur permettrait de réduire la nécessité à court terme de mettre en œuvre un assainissement budgétaire et de rééquilibrer le solde extérieur. Mais, cela, seul l’avenir nous le dira.

Analyste : Jan-Pieter Laleman – jp.laleman@credendo.com